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Socrate et la jeunesse
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Pillow [ 27/08/2005 à 18:05 ]

Bonjour,

Je trouve sur internet et dans certaines conversations les citations suivantes :

"Notre jeunesse (...) est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui (...) ne se lèvent pas quand un vieillard rentre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais." [i]Socrate ( 470-399 avec JC) [/i]

"Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible." [i]Hésiode (720 avant JC) [/i]

"Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être très loin." [i]Prêtre égyptien (2000 av JC) [/i]

"Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du coeur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne sont pas capables de maintenir notre culture." [i]Citation vieille de plus de 3000 ans, découverte sur une poterie d’argile dans les ruines de Babylone [/i]


Je n'arrive pas à vérifier ces citations. unsure.gif Sont elles réelles ?
Dans quels ouvrages pourrais je les retrouver pour être bien sûr de leur authenticité ?
Je n'aimerais pas citer ce qui n'existe pas. dry.gif

Merci

Cordialement


Pierre-Loïc

Réponse attendue le 31/08/2005 - 18:08


bml_civ [ 30/08/2005 à 17:16 ]

Réponse du département Civilisation

Les citations que vous mentionnez « courent » en effet sur l’Internet, et on les retrouve indifféremment dans des forums, des sites de blagues, le site de la 7e Biennale de l’Education et de la Formation de l’INRP ...
Fait curieux, elles sont toujours données (copiées - collées ?) dans cet ordre, c’est-à-dire de la plus récente à la plus ancienne, le point de butée restant, semble-t-il, ce tesson de poterie babylonien !

Vous posez la question de l’authenticité de ces propos, et de la même manière, on peut s’interroger sur la valeur scientifique, c'est-à-dire de preuve, de quatre citations approximatives, traitant du même sujet, fussent-elles chronologiquement ordonnées et renvoyant à un passé mythique .
Par ailleurs, leur style très particulier, entre langage oral et langue écrite mal traduite, teinté d’anachronisme (la notion de « pays » au VIIIe siècle av. J.-C., celle de « maintien de la culture » à Babylone) pose question.

Prenons la première citation, attribuée à Socrate, et consultons tout d’abord l’article, rédigé par Jacques Brunschwig, qui lui est consacré dans le Dictionnaire des philosophes, p. 1407-1411, de l’Encyclopaedia Universalis :
[i]SOCRATE (-469-399) & ECOLES SOCRATIQUES
Socrate n’est pas un philosophe parmi les autres ; il est le totem de la philosophie occidentale. En chaque pensée qui s’éveille et s’interroge, il revit ; en chaque pensée qu’on humilie ou qu’on étouffe, il meurt à neuf. (…) Nous ne connaissons avec certitude presque aucune de ses pensées, et nous le reconnaîtrions dans la rue. Lui qui n’écrivit rien, des monceaux de livres interrogent son énigme ; lui qui n’enseigna rien, des systèmes colossaux se réclament de son patronage. (…)
« Comment nous connaissons Socrate
Nous n’atteignons Socrate qu’indirectement, par les reflets qu’en donnent des écrivains très différents les uns des autres (…) Il faut mettre à part l’image que donne de lui la comédie Les Nuées d’Aristophane : c’est la plus ancienne et la plus inattendue, celle d’un maître à penser ridicule et dangereux ; caricature que l’historien ne peut négliger, et que le procès de 399 empêche de trouver tout à fait drôle Les textes essentiels de Xénophon et de Platon , postérieurs à la mort du sage, visent à défendre sa mémoire et à illustrer son action. (…)
« Né en 384, vingt ans familier de l’académie platonicienne, Aristote, bien qu’il n’ait pas connu le maître de son maître, a pu recueillir des informations de première main et les consigner . (…)
« Au total, ces sources sont déjà des interprétations. »[/i]
Le procès de 399 dont parle J. Brunschwig est celui de la condamnation à mort de Socrate, dénoncé par certains de ses concitoyens athéniens comme étant « impie, introducteur de divinités nouvelles et corrupteur de la jeunesse ».
L’essentiel de ce que nous connaissons de la pensée de Socrate nous vient donc des Dialogues de Platon.
Pour une introduction à ses œuvres, nous vous recommandons deux ouvrages assez simples :
- Platon de Jean-François Pradeau.
- Comprendre Platon de Christophe Rogue.

L’origine de la citation dite « de Socrate » semble avoir été identifiée par un internaute passionné, Bernard Suzanne. Vous pouvez consulter son site et notamment la page intitulée :
Platon sur la jeunesse et l’excès de liberté , où il resitue cette pensée dans une étude plus générale sur la tyrannie : « le père s'habitue à devoir traiter son fils d'égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s'égale à son père, n'a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu'il veut être libre ; le métèque [563a] s'égale au citoyen et le citoyen au métèque, et la même chose pour l'étranger.
C'est bien ce qui se passe, dit-il.
À tout cela, dis-je, s'ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n'ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s'occupent d'eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s'opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffoneries [563b] et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques »
Vous pouvez consulter dans notre catalogue ce passage de La République dans la traduction de Georges Leroux, p. 432-433.

La citation attribuée à Hésiode peut être rapprochée d’un passage de son œuvre « Les travaux et les jours » Dans cet ouvrage, l’auteur envisage la création des mortels par les dieux de l’Olympe en 5 phases successives. La première race d’hommes périssables fut la race d’or : les hommes vivaient comme des dieux, les peines, la vieillesse et les maux les épargnaient. Elle fut suivie de la race d’argent, celle de l’éternelle jeunesse et de la démesure. Puis vint une troisième race, race de bronze, race de guerriers impitoyables. La quatrième race créée par Zeus fut celle des demi-dieux « [i]dont la génération nous a précédés sur la terre sans limites [/i]».

Et Hésiode continue ce récit mythique : « [i]Et plût au ciel que je n’eusse pas à mon tour à vivre au milieu de ceux de la cinquième race, et que je fusse ou mort plus tôt, ou né plus tard. Car c’est maintenant la race du fer. Ils ne cesseront ni le jour de souffrir fatigues et misères, ni la nuit d’être consumés par les dures angoisses que leur enverront les dieux. Du moins trouveront-ils encore quelques biens mêlés à leurs maux. Mais l’heure viendra où Zeus anéantira à son tour cette race d’hommes périssables : ce sera le moment où ils naîtront avec des tempes blanches. Le père alors ne ressemblera plus à ses fils, ni les fils à leur père ; l’hôte ne sera plus cher à son hôte, l’ami à son ami, le frère à son frère, ainsi qu’aux jours passés. A leurs parents, sitôt qu’ils vieilliront, ils ne montreront que mépris ; pour se plaindre d’eux, ils s’exprimeront en paroles rudes, les méchants ! et ne connaîtront même pas la crainte du Ciel . Aux vieillards qui les ont nourris ils refuseront les aliments. Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesure qu’iront leurs respects ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus. (…) [/i](p. 92-93)
Vous aurez noté, sans doute, la différence de style entre ce passage, traduit par Paul Mazon, et la citation fournie.

Peut-être ferons-nous l’économie d’une recherche plus poussée de cet hypothétique « prêtre égyptien », et délaisserons-nous les caisses entières de tessons d’argile des ruines de Babylone ?

Et pour terminer, citons de nouveau J. Brunschwig : dans son passage intitulé[i] « La méthode de Socrate » : « Socrate, c’est d’abord un geste, une interpellation enjouée, secrètement impérieuse. Les hommes vont à leurs affaires, ils exercent ce qu’ils appellent leurs compétences. Socrate lève son bâton, et dit : « Arrête-toi, mon ami, et causons un peu. »[/i]
Signé : Une bibliothécaire lyonnaise du début du XXIe siècle smile.gif

Réponse attendue le 02/09/2005 - 17:09